Christian de Ryck

LA MAISON DES IEVX ACADEMIQUES

Jeux


A PARIS
Chez Estienne Loysen, au palais, à l'entrée de la Galerie des Prisonniers, au nom de Iesus
M DC LXVIII
Avec privilège du Roy

Pages 34 à 44 : Le Ieu des Tarots

LE PLAISANT IEV

de Cartes des Tarots, recreatif, subtil, & diuertissant, qui se iouë à plusieurs sortes de Ieux, tant & si peu de personnes que l'on voudra.

Si ce jeu de Cartes de Tarots n'a pas esté mis plutost en lumiere dans nostre France, c'est (comme ie croy) que les François ne demandent que l'abregé de toutes choses; & ce qui fut fait qu'il n'a pas eu grand cours, c'est que tres-peu de personnes ont la connoissance des regles qu'il y faut obseruer pour y joüer; lequel jeu est le plus diuertissant qui se puisse trouuer dans toutes sortes de jeux, & duquel ie puis dire auec verité qu'il n'y a aucune fourberie, ny filouterie. Les Suisses & les Allemans ne joüent point ordinairement à d'autres jeux, & mesme en France, comme à Lyon, Marseille, & autres lieux, où ils ont connoissance de la gentillesse de ce jeu, dans l'obseruation des regles qui suiuent, pour vous en donner la connoissance.

Regles du diuertissant Ieu des Tarots.

Premierement, vous obseruerez que les jeux de Cartes ordinaires qui se joüent en France, sont composez de cinquante-deux Cartes, & ceux de Tarots sont composez de soixante & dix-huit, & neantmoins il y en a qui vont jusques à quatre-vingts & dauantage; le plus ou le moins est indiferent, d'autant que chaques Triomphes portent chacunes leur nombre; cells de France en portent treize chacune, & cells des Tarots quatorze; celles de France sont distinguées par quatre, qui sont Picque, Treffle, Coeur, & Careau; & celles des Tarots sont aussi diuisez en quatre diferentes, sçauoir, le Roy, la Reyne, le Cheualier, le Valet, le dix, le neuf, le huit, le sept, & le six, auec l'As d'épée, autant de bastons, autant de couppes, & autant de deniers; le tout fait cinquante-six Cartes; & le surplus des Cartes, on les nomme Triomphe, qui sont au nombre de vingt-vne Cartes, depuis le Basteleur jusques à la Carte que l'on appelle le Monde; & vous remarquerez en passant que le Fou sert d'excuse; & pour donner à entendre ce mot d'excuse, c'est quand vne personne vous joüant vnr haute Carte de Triomphe, soit Roys, Reynes, ou quelqu'autre Carte que vous ne puissiez pas prendre, vous montrerez vostre Fou, & vous baillerez vne Carte de vos leuées, & vous mettrez la Carte du Fou en la place de vos leuées; & apres que vous aurez joüé toutes vos Cartes, celuy qui a le plus de leuées, gagne la partie.

2. Le premier jeu se jouë à tant & si peu de Cartes que l'on voudra, apres auoir conuenu ce que vous voudrez joüer peu ou beaucoup, à la discretion de la Compagnie.

3. Ce jeu se jouë comme à la Triomphe forcée; le Fou vaut cinq, & sert d'excuse, comme il a esté dit cy-devant; le Monde vaut quatre, le Bateleur aussi quatre, les Roys quatre, les Reynes trois, les Cheualiers deux, les Valet vn, & l'on met au jeu chacun ce qui est conuenu par la Compagnie, comme vn demy-teston, cinq sols, & en suite vous donnerez les Cartes, vous joüerez comme à la Triomphe; c'est à dire que celuy qui a le plus pris de Roys, Reynes, Chevaliers, Valets, le Monde, le Bateleur, & le Fou, gagne, &c. Il faut compter vos poincts, comme il est dit cy-dessus, de la valeur des Cartes; & celuy qui comptera le plus, gagnera ce qui est mis au jeu.

4. Il se jouë en peu ou beaucoup de personnes, en cinquante poincts, plus ou moins, & on donne à chacun douze Cartes; le Fou vaut cinq, & sert d'excuse; les Roys valent quatre, & l'on compte autant de Cartes que l'on gagne, plus que ces douze, contre autant de poincts comme il se pert de Cartes; & s'ils n'en ont pas pris, il les donne; & quand ils en ont pris, on les démarque, & celuy qui a le premier cinquante, gagne.

5. Ce jeu se jouë encore d'vne autre maniere, c'est à sçauoir que les quatorze Cartes, Roy, Reyne, Cheualier, Valet, & le reste d'épée, on les appelle la Rigueur, & emporte les autres Triomphes de bastons, couppes, & deniers, & se jouë comme à la Triomphe forcée; c'est à dire, n'ayant point de la Carte que l'on vous jouë de deniers, bastons, ou couppes, vous jetterez de la Rigueur, & emporterez; mais si on vvous jette d'vne autre Triomphe, & que vous en ayez, vous estes obligé d'en jetter, & alors la plus haute l'emporte; le Fou marque cinq, & sert d'excuse.

6. Il vous sera loisible de joüer à tant & si peu de poincts que vous voudrez & à tous ces trois jeux, qui renonce, pert la partie.

7. Ostant les Triomphes & le Fou, on peut joüer auec les autres Cartes à toutes sortes d'autres jeux qui se joüent en France, comme au Picquet, à la Triomphe, au Berlan, &c.


AVTRE IEV DE CARTES

des Tarots.

Ce jeu se nomme la Tromphe forcée, & se jouë comme il a esté cy-deuant dit, en tant & si peu de personnes que l'on vzut ; apres auoir conuenu de ce que l'on joüer, vous obseruerez les regles qui suiuent.

Premierement, on donne à chacun de la compagnie cinq Cartes, & l'on ne retourne point les Cartes.

2. Celuy à qui il arriue dans cinq Cartes le Fou, il retire ce qu'il a mis au jeu ; & aussi celuy retirera son enjeu, à qui luy arriuera dans les Cartes le Basteleur ; celuy à qui il arriuera la Force, retirera deux enjeux ; & celuy à qui il arriuera la Carte appellée la Mort, emportera tout ce qui est en jeu, sans que personne en puisse rien pretendre.

3. S'il arriue que vous ayez en vostre main les deux ou trois Cartes cy-dessus nommées, vous retirerez, comme dit est, sans que vous discontinuyez à joüer, ce qui restera sur le tapis.

4. S'il reste quelque chose sur le tapis, chacun poursuiura son jeu ; & celuy qui aura plus de leuées, gagnera ce qui restera au jeu.

5. La primauté l'emporte, c'est à dire que celuy qui aura les premieres leuées, gagnera.

6. Qui renonce, perd la partie.


AVTRE IEV QVE LES

Suisses ioüent ordinairement.

Avec ces mesmes Cartes de Tarots, les Suisses joüent à trois personnes, & donnent toutes les Cartes, à la reserue de trois Cartes, que celuy qui donne les Cartes prend, & rencartz trois autres Cartes telles qu'il luy plaist, & joüent ce jeu en trois parties : celuy qui gagne le plutost ces trois parties, emporte ce qui est conuenu de joüer : Ils font valoir le Monde cinq, le Basteleur cinq, les Roys cinq, & de toutes les quatre fa&ccdeil;ons, les Reynes quatre, autant de l'vne que de l'autre ; les Cheualiers autant les vns comme les autres, & l'on y jouë comme à la Triomphe. Ces Triomphes sont vingt-vne Cartes.

SCAVOIR,
1. Le Basteleur.
2. La Papesse.
3. L'Empereur.
4. L'Imperatrice.
5. Le Pape.
6. L'Amoureux.
7. Le Chariot.
8. La Iustice.
9. L'Hermite.
10. La Roue de Fortune.
11. La Force.
12. Le Pendu.
13. La Mort.
14. La Temperance.
15. Le Diable.
16. La Maison de Dieu.
17. L'Etoille.
18. La Lune.
19. Le Soleil.
20. Le Iugement.
21. Le Monde.

Le Fou vaut trois, & sert d'excuse, comme nous auons dit cy-dessus

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LE IEV DE CARTES

de la Triomphe.

Ce jeu est assez connu & pratiqué dans presque toutes les Compagnies, sans qu'il fut besoin de le mettre dans ce Liure; neantmoins comme le jeu cy-deuant des Tarots, renuoye à celuy-cy, i'ay crû estre obligé de l'y joindre; & pour y joüer auec satisfaction & recreation, vous obseruerez les Regles qui suivent.

1. Apres auoir battu vos Cartes, vous couperez à qui fera; celuy qui a la Carte la plus haute, doit donner aux autres les Cartes, suiuant le nombre qui sera conuenu, & on y peut joüer tant & si peu de personnes que l'on voudra.

2. Celuy qui donnerea les Cartes, apres auoir donné à tous, & retournant, qu'il y retourne un As, pille; & s'il y en auoir dauantage de la mesme Triomphe, il les peut prendre, en remettans en la place autant de Cartes qi'il en aura pillées.

3. Si vn de la compagnie a l'As de la Triomphe, il pille aussi, comme est dit cy-dessus.

4. Qui pille, & ne rencarte, pert la partie.

5. L'As emporte le Roy; le Roy, la Reyne; le Reyne, le Valet; le Valet, le dix; le dix, les autres Cartes au dessous suiuantes.

6. Quand celuy qui jouë, jette de la Triomphe, vous estes obligé d'en jetter, si vous en auez; & qui renonce à Triomphe, & en jette par apres, pert la partie.

7. Celuy qui a le deuant, a l'auantage, d'autant que n'ayant plus de Triomphe, ny les autres semblablement, les Cartes qui luy restent, il les fera valoir pour Triomphe, d'autant qu'il faut répondre à ce qu'il vous jette, & il emporte, à moins que d'auoir de la mesme couleur vne Carte plus haute que la sienne.

8. Celuy qui fait les prelieres levées de Cartes, gagne la partie.

9. Qui renonce à la partie, la pert.

10. Il se jouë encore d'vne autre maniere, qui est que l'As ne pille point, & neantmoins on ne renonce point à la Triomphe.

Christian de Ryck